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Fermeture du musée
Le musée Stéphane Mallarmé est actuellement fermé au public. Réouverture du 2 mai au 14 juillet 2026. Réservation pour les groupes toute l'année sous réserve de disponibilité par mail ou par téléphone.
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Au milieu de l'été, notre poète semble avoir conquis le cœur de sa belle allemande, qu'il croyait anglaise, comme l'atteste la lettre qu'il écrit à son cher ami Henri Cazalis.
Mallarmé profite de cette nouvelle idylle même si la situation de la jeune femme et le départ prochain du poète pour Londres pourraient venir tout bouleverser...
Tu demandes pourquoi je ne t'écris pas, et si je ne t'en veux pas. Voilà une naïveté. Je ne t'écris pas parce que depuis quelques jours l'encre et la plume me sont devenues singulièrement odieuses. Je ne sais pourquoi.
Le fait est depuis une quinzaine que je cours partout comme un fou et que j'ai horreur de ma chambre où je ne viens que pour me jeter sur mon fauteuil et rêver.
Tu sais que je suis un maladroit et que je me suis pris à un piège que j'avais tendu dans une touffe d'herbe du tendre. Voici. J'avais remarqué une jeune fille assez jolie, distinguée, triste. Elle est Allemande, et gouvernante dans une riche famille d'ici. Il y a de cela six semaines. Elle m'attirait, je ne sais comment, j'ai commencé une cour acharnée. Refus, fuites, épouvantes, rougeurs de sa part : ténacité de la mienne.
Enfin, voici quelques jours qu'elle se radoucit et je commence à entrer dans sa vie.
Comme toutes les gouvernantes et les institutrices, qui sont toujours déclassées, elle a un charme mélancolique qui produisit son effet sur moi, si bien que j'en devins quelque peu amoureux.
Quand je vis cela, j'essayai de lutter, pressentant mille ennuis : sa position que je pouvais briser, car elle dépend tout entière de sa conduite, l'espionnage des petites villes, le temps perdu. La lutte ne fait qu'aiguillonner.
Elle est triste ici, et s'ennuie. Je suis triste et m'ennuie.
De nos deux mélancolies nous pourrons peut-être faire un bonheur.
Il ne serait pas étonnant qu'elle commençât un peu à m'aimer : à coup sûr, je suis déjà entré dans sa vie. C'est peut-être une sottise que je fais là. Mais non. Je serai moins seul en vacances.
Il est inutile de te dire que, dussé-je voler sur la grande route, je te verrai ces vacances à Paris. J'irai probablement passer huit jours près de vous et huit jours à Versailles.
Quelles belles promenades nous ferons le soir, et comme cela va être charmant.
En attendant, je t'ai là. Merci de t'être envoyé à moi : j'ouvre mon album vingt fois par jour pour te voir. Il va s'en dire que tu y es à côté d'Ettie*.
Oh pauvre ami ! Que je te plains ! Que de tristes soirées tu dois passer après tous les éblouissements de ces derniers mois ! Quelle solitude !
Mais aussi que c'est beau de pouvoir se dire certainement on m'aime derrière la mer ! Qu'il y ait une tempête effrayante, que tout soit en furie, toujours cette douce hirondelle, sa pensée m'arrivera, sereine et douce, à travers de fracas ! Que c'est consolant.
Tu veux savoir quand j'irai à Londres. Je l'ignore encore, mais selon toutes probabilités, ce serait en Décembre ou au commencement de Janvier : nous irions donc ensemble !
Il faut que tu saches l'anglais — non ne l'étudie pas d'avance : elle te l'apprendra et cela te semblera un gazouillement.
Adieu, mon ami. Le signor Emmanuel te serre une main et moi l'autre : je t'aime.
Ton frère, Stéphane.
Figure angélique et probable inspiratrice du poème Apparition de Mallarmé, Harriet Yapp dite Ettie* est issue d’une famille anglaise installée à Paris dont le père est correspondant du Daily Telegraph. Le poète et Henri Cazalis la rencontrent en mai 1862 à la promenade du Carrefour des Demoiselles en forêt de Fontainebleau à l'initiative d'Emmanuel des Essarts, troisième compère et amoureux transi de Nina Gaillard, amie de la jeune anglaise et future Dame aux éventails peinte par Edouard Manet.
Ettie représente pour les deux jeunes hommes un idéal absolu. Dans ce poème, Mallarmé imagine avec elle son premier baiser qui restera fictif car la belle anglaise devient la fiancée de son meilleur ami Henri Cazalis.
Mallarmé joue le « go-between » entre les deux, messager de leurs lettres, artisan de leurs réconciliations après les fréquentes disputes du couple. Finalement Ettie épouse l’égyptologue Gaston Maspero en 1871 et meurt deux ans plus tard à seulement 27 ans. Mallarmé très touché écrit à sa mémoire le sonnet Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre en 1877.